La monte en amazone
et son évolution jusqu’à nos jours

Miettes d’histoire

Par le Comte Tomaso Vialardi di Sandigliano

L’AUBE DE LA FEMME GUERRIÈRE

L’amazone, la femme guerrière à cheval avec lance, bouclier et arc de bronze (qui montait à califourchon et non “en amazone” comme on la conçoit aujourd’hui), matérialise le fantôme culturel de la misogynie grecque du Ve siècle av. J-C. Dominatrice crainte et désirée, son mythe est le fruit d’une étymologie traditionnelle dérivée d’un dialecte attique-ionien composée du privatif ἄ et mazós, “mamelle” (“sans mamelle”). En effet, dans les sources mythographiques grecques, l’amazone que l’on croyait privée du sein droit pour améliorer la vitesse et la précision du tir à l’arc, en contraste avec l’iconographie contemporaine des vases grecs qui la représente toujours avec ses deux seins.

Historiquement la “cavalière combattante” apparaît dans les tribus nomades scythes et sauromates de bords de la mer Noire. Les fouilles archéologiques dirigées par Jeannine Davis-Kimbal entre la Russie et le Kazakhstan ont mis au jour les sépultures (VI-IIe siècle av. J-C) des «enigmatic warrior women», femmes célibataires enterrées avec des dagues et des arcs semblables à ceux représentés dans les témoignages de l’art visuel grec ancien. Davis-Kimbal a alors proposé un compromis étymologique, découlant ”amazone” d’un lemme proto-indo-européen signifiant «celle qui est sans mari», en opposition avec deux autres dérivations étymologiques: d’une tribu Iranienne ha mazan (“les guerrières”) ou du Persan ha mashyai “les populations [des steppes]”.

Donc, la warrior-priestess sauromate et son histoire n’ont rien à voir avec l’amazone d’aujourd’hui, mais elle montre la force de son mythe d’actualiser son image, la capacité d’adapter et modifier son éclat au fil des temps et des événements, assumant représentations sociales inattendues, mais toujours avec à la racine un concept saillant: l’indépendance par rapport à l’homme, non conçue comme privilège, mais comme droit. C’est seulement à la fin des années 1800 que le terme “amazone” s’identifiera avec une façon spécifique de monter à cheval, dérivé d’un modèle de vêtements (“à l’amazone”), une fashion, un “costume” pour aller en vélo ou se promener en ville et même, mais sans s’y limiter, pour monter à cheval.

LA MONTE EN AMAZONE ET SON EVOLUTION

Les débuts de cette forme d’équitation ont fait leur apparition en Italie au début des années 1300, à la Cour de Mantoue, lors des fêtes pour les noces princières de Ludovic I (Louis) Gonzaga avec Catherine Malatesta ou, plus probablement, pour son second mariage avec Françoise Malaspina pendant le “Grand Tournoi” du 1340. Ouvrait le cortège le cheval de la mariée, une haquenée ambleur richement harnaché (palefroi) tenu par la main droite d’un page. La selle, une sambue (de l’ancien Français “grand train, équipage somptueux”), était une adaptation du bât de somme sur lequel était vissé, parallèlement à l’épine dorsale du cheval, un siège assez ample rembourré de paille, recouvert de velours et d’étoffes précieuses, d’où pendait une planchette sur laquelle appuyaient les pieds de la dame assise de côté: un dispositif totalement inadapté à une allure autre que le pas, le cheval uniquement “tenu en main”.

La sambue, inconfortable et peu sûre, était exclusivement utilisée dans les parades, alors que durant la chasse la “cavalière” montait à califourchon (scandale!). Son évolution commence au XVe siècle à la Cour de France avec Catherine de Médicis, mariée à Henri de Valois. Pas très belle et une légère boiterie, pour contrer le pouvoir de la maîtresse de son mari (Diane de Poitiers), grande et effrontée cavalière à califourchon, fit modifier la sambue, qui avait déjà évolué avec un pommeau en haut à droite pour l’appui de la main et une bosse au centre du siège permettant une position plus verticale et sûre. Afin de suivre son époux dans ses raid à cheval (chasse à la femme ou au gibier, Henri ne faisait pas de distinction), Catherine fit ajouter un soutien supplémentaire, une fourche ou corne, qui lui permettait de ne pas glisser à gauche, remplaçant la planchette repose-pieds par un étrier-pantoufle. Peu à peu la position se redresse, la cuisse droite de la “cavalière” se trouve tournée dans l’axe de l’encolure, les épaules perpendiculaires à la colonne du cheval, attestant de l’indépendance acquise avec la Renaissance, qui avait permis à la femme d’assumer, même à cheval, des espaces, des rôles sociaux et politiques réservés uniquement aux hommes.

C’est à François de Garsault (Le parfait maréchal, paru en 1755), capitaine des Haras de France, que l’on doit l’apparition de la seconde corne à droite de la première (fourches en berceau), qui offrait un bien meilleur équilibre. La nouvelle selle permettait d’entourer la jambe droite de la cavalière par les deux fourches, pendant que la jambe gauche restait en appui sur un étrier traditionnel qui avait remplacé l’étrier-pantoufle. L’introduction en 1830 de la “corne de saut”, la corne mobile actuelle, attribuée à Jules Charles Pellier et référencé dans la “bible” de la monte en amazone imprimée à Paris en 1897 (La Selle et le costume de l’amazone), œuvre du fils Jules-Théodore, permit l’appui définitif de la jambe gauche. D’abord fixe, la nouvelle corne deviendra mobile, vissée à l’arçon, pour adapter son inclinaison à la jambe gauche de la cavalière, permettant ainsi la stabilisation de la position de l’amazone, maintenant à son aise dans toutes les allures, même dans le saut d’obstacles. L’adjonction d’une troisième fourche, que Lida Fleitmann Bloodgood appelait «la déclaration d’indépendance de la femme” (Saddle of Queens: History of Side Saddle), construite pour cadrer la jambe droite, fût abandonnée ainsi que l’ajout d’une quatrième corne. A l’évolution de la morphologie de la selle a correspondu l’évolution du costume, les poches disparaissent et la jupe s’allonge jusqu’à couvrir complètement les pieds de la dame, ouvrant les débats des puristes sur sa longueur, “à la française” ou “à l’anglaise”.

Grâce à Louis Pellier et à la centralité culturelle de Paris, la typicité de la monte en amazone “à la française” ne fut pas seulement une “mode”, mais un spectacle fascinant de magie visuelle. Elle influença les Pays anglo-saxon et, à travers eux, se répandit dans le monde entier. L’Italie contribua, elle aussi, à son évolution avec l’innovation de Federico Caprilli, à l’origine de la monte moderne et père de la “monte naturelle”. L’expérience italienne, se conjuguant avec la française et l’anglaise, permit à l’amazone d’être apte à affronter toutes les disciplines équestres, tant sur le plat qu’en saut d’obstacles, en lui léguant cette griffe particulière d’indépendance, un cocktail d’élégance et d’actualité. La main et le buste se déplacèrent en avant en libérant le mouvement du cheval, pour compenser la rigidité imposée par la corne de la selle. L’évolution technique de la selle, donc de la monte, permirent à Esther Stace sur Emu Plains, dans le Sydney Royal Easter Show d’Australie en 1915, d’atteindre une hauteur de saut de 1,98 mètre, record aujourd’hui encore inégalé (à califourchon le record est du chilien Alberto Larraguibel sur Huaso en 1949: 2,47 mètres aussi inégalé).

Parmi les amazones italiennes de la période après Caprilli, la numéro un fut Fanny Vialardi de Sandigliano, vainqueur en 1925 du Prix de Diane au Concours hippique international militaire de Nice, vrai premier championnat du monde en amazone qui a vu déployer les meilleures cavalières du moment: Yvonne de le Croix (numéro un mondiale), les deux sœurs de Sarlin et l’américaine Vingut.

Dans les profonds changements sociaux et culturels qui suivirent la Grande Guerre, la monte en amazone alla en déclinant, surtout en Italie, et la cavalière recommença à monter à califourchon comme ce fut aux temps des premières “amazones guerrières”. Seulement dans les années 70 du siècle dernier, la femme a retrouvé l’élégance et le raffinement de cette discipline équestre, jamais disparue dans les pays anglo-saxons.

Tous les chevaux sont aptes à la monte en amazone, pourvu qu’ils soient accoutumés à l’équilibre entre trois éléments dominants, mais en harmonie: le poignet, la main et la cravache dans la main droite, de longueur variable en fonction de l’utilisation (balades, chasse, saut d’obstacles ou dressage), ayant pour but, avec l’éperon à gauche, de remplacer la jambe droite de la monte à califourchon et d’aider l’amazone à “encadrer” son cheval.

Il n’est rien de plus féminin que la monte en amazone. La femme peut exprimer toute sa beauté et son élégance, soulignant son l’allure avec le romantisme d’un costume (il suffit de rappeler le “suivez-moi-jeune-homme” des demi-mondaines d’un temps, encore en usage même si pas toujours correctement porté, ou le petit nœud des “piqueux de vénerie” aujourd’hui oublié). Si monter à califourchon était pour une femme, comme le soulignait P. A. Aubert (Equitation des dames), «à la fois disgracieux et inconvenant», la monte en amazone représente exactement le contraire. Un charme unique trop souvent assombri par des fantaisies qui confondent “concours d’élégance” avec “concours de beauté” dans le terme péjoratif, où l’hypocrisie de plaire aux yeux des autres est le fruit maladroit de cacher son incapacité de “vivre en amazone”.

Le terme “élégance” doit être synonyme de “classe”, un mouvement naturel et souple, capable de maintenir toute sa sensualité grâce à une technique équestre presque invisiblement construite sur la main, fruit d’un travail long et constant : il faut commencer par le commencement, l’art équestre commence par la perfection des choses simples …

Tomaso Vialardi di Sandigliano

© 2012

(trad. française de l’Auteur avec Armelle-Patricia Diard von Nunhold)